Recherche

Wednesday, March 19, 2014

Jour 15

C’est aujourd’hui qu’on parle de la Charte.

Particulièrement discret depuis le début de la campagne, le ministre Drainville a pris le micro pour rappeler à tout ceux qui l’eut oublié : seul le Parti Québécois défend la Charte des valeurs de la laïcité affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement.

Je vais commencer par énoncer clairement mes propres positions sur la religion.

Je suis athée. Je pense que les religions, de façon générale, font plus de mal que de bien. Je suis extrêmement dérangé par l’aspect moral des institutions religieuses, souvent immuables et/ou arriérées. Je déteste l’opposition systémique des grandes sectes aux avancées scientifiques (évolution) et féministes (contraception).

Voilà qui est dit. Je suis cependant opposé à la Charte, sous toutes les formes qui ont été proposées à date, parce que je juge qu’elle ne règle aucun problème. Elle sous-entend que la civilisation québécoise est menacée par un courant intégriste et colonial, ce qui n’est pas le cas. De surcroît, nous savons que les efforts d’exclusion des minorités se soldent généralement par un renforcement de l’identité culturelle chez les opprimés; c’est-à-dire que si l’on contraint une Martienne raëlienne (par exemple!) à abandonner ses pratiques sous-culturelles afin de participer à la vie culturelle dominante, elle sera plus encline à s’auto-exclure de la vie publique afin de se rassembler avec des gens qui partagent son identité sous-culturelle.

Bref ça va mal sur Mars.

Donc, peu importe ce qu’on pense des intentions de la Charte, son effet sera de contraindre certains individus issus de minorités religieuses et culturelles à choisir entre se ranger du côté de l’oppresseur ou celui des opprimés.

Vous feriez quoi, vous?

***

Maintenant. Lisez ça.

Avant tout, soulignons que des menaces de mort, ce n’est jamais correct. Que les porteuses et défenderesses du projet de la Charte soient intimidées et obligées de craindre pour leur vie et celles de leurs proches, c’est profondément répréhensible.

Alors, supposons, comme il est probable, que ces menaces proviennent d’individus religieux et pratiquants. C’est une basse supposition, mais je ne crois pas être déplacé en avançant qu’un individu religieux est plus enclin à s’attaquer aux icônes antireligieuses qu’un individu athée. Quand une famille reçoit des menaces au Maroc ou en Algérie, l’intimidation est fort probablement locale.

Or, cette intimidation est toujours plus tolérée dans les nations où la liberté de religion (et de conscience) n’est pas garantie. En effet, si nous sommes choqués que Benhabib soit menacée de mort — nous devrions l’être — c’est parce qu’ici, on ne menace pas les gens simplement parce qu’ils ne sont pas comme nous. Cette sécurité n’est pas acquise dans certains pays, dont certains qui sont nommés comme des épouvantails pour nous convaincre de légiférer rapidement sur la question de la laïcité.

Sauf qu’avec un projet comme la Charte, on dégêne ces sentiments barbares parmi notre propre population. Comme souligné dans l’article de La Presse, depuis le dépôt du projet, on constate une montée de l’intolérance au Québec, et les premières victimes sont indubitablement les minorités. Parce qu’on établit qu’il y a une « mauvaise » façon d’être Québécois.

On parlait, au début de débâcle, des valeurs des Québécois. C’était plus transparent. Le message était : « si tu ne partages pas ces valeurs, tu n’es pas Québécois de la bonne façon. » Le projet est depuis passé au tordeur de novlangue pour en dissimuler le caractère exclusif, mais seulement dans le titre. Le texte du projet demeure intouché. Vous m’excuserez certainement de croire que son objectif n’a pas changé depuis qu’il a été déposé. Ce sentiment sera récupéré par ceux dont la présence de la différence est dérangeante, et ils instrumenteront des concepts comme la laïcité et l’égalité pour attaquer ceux qui ne leur ressemblent pas. « Sois comme moi, la loi l’oblige. »

Ce qui nous amène à débattre d’un projet de loi qui reproduit, en esprit, les mêmes mécanismes sociaux que nous trouvons si intolérants à l’étranger. J’entends parfois des gens se plaindre que les femmes occidentales doivent se couvrir lorsqu’elles voyagent au Moyen-Orient. Est-ce que notre réaction est vraiment de dire aux femmes de là-bas qu’elles doivent se découvrir quand elles viennent ici? On a l’impression d’être meilleurs, mais dans la mécanique, c’est le même type de contrainte. La vraie liberté inclut l’option de ne pas s’en prévaloir.

Si nous abîmons cette liberté, nous abîmerons le tissu social et, à terme, il n’est pas impossible que l’intolérance, que nous décrions envers les nôtres ailleurs, trouve et prenne racine ici. Nous n’en sommes pas à l’abri : les gens d’ailleurs s’estiment probablement aussi supérieurs à nous que nous nous estimons supérieurs à eux.

***

Un dernier mot à propos de la majorité silencieuse.

Mme Mahiout, diplômée en génie informatique et vice-présidente du Festival du Monde Arabe, n’a cache pas la difficulté du travail de terrain dans sa circonscription multiethnique. Plusieurs citoyens appuient la Charte, mais n’osent pas le manifester devant leurs proches. « C’est comme si c’était honteux », avoue-t-elle. 
Excellent.

C’est exactement comme ça que ça fonctionne, la liberté d’expression. La raison pour laquelle nous devons la défendre, ce n’est pas pour que tout le monde se sente validé dans ses opinions. C’est pour que tout le monde ait le droit de parler afin qu’on puisse affronter les mauvaises idées.

Le plus grand bénéfice du droit de parole, c’est le choc des idées. C’est la confrontation. C’est l’émergence — et la démolition — du consensus. C’est l’identification des idées malades et des idées géniales. C’est le sentiment de honte et le sentiment de fierté.

Si les gens qui sont pour la Charte n’osent pas le manifester, tout à été dit. C’est une admission tacite que l’idée ne se défend pas sur les mérites. La majorité silencieuse, si elle existe, se tait parce qu’elle est gênée. Les appels au débat respectueux, à la modération des propos, c’est des appels à laisser ceux qui n’ont pas la force de leur conviction prendre un espace pour lequel ils ne sont pas prêts à se battre.

Et bien, que ceux qui ne sont pas prêts à parler continuent de se taire. Je suis content d’apprendre que la majorité silencieuse est encore capable de se remettre en question.

(J’invite, au passage, tout le monde à écouter ce discours à propos de la liberté d’expression et de sa relation avec les minorités religieuses.)


No comments:

Post a Comment