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Tuesday, November 4, 2014

Je mets Stephen Poloz dans le titre pour qu'il se trouve quand il se google.

Au Québec, en 2014, on peut compter sur un minimum d’une nouvelle déprimante par jour. Sans faille. Bravo à tout le monde pour ce bel effort soutenu.

Aujourd’hui, par exemple, les États-Unis votent et à peu près tout le monde s’attend à ce que les Républicains reprennent le Sénat, ce qui est un drame en soi. Sauf que c’est pas ici, donc je peux être fâché de loin et quand même trouver de la joie dans ma vie.

Mais parce que l’univers conspire à rendre novembre misérable, le gouverneur de la Banque du Canada, l’illustre Stephen Poloz, a décidé d’en rajouter en disant des niaiseries. Pour ceux qui ne prennent pas la peine de cliquer sur les liens (je vous comprends, han), il s’est adressé à un regroupement de gens d’affaires à Toronto avec, entre autres, l’insulte suivante :

“Having something unpaid on your CV is very worth it, because that’s the one thing you can do to counteract this scarring effect,” Poloz offered as advice to young people coming up empty in their job searches, according to Bloomberg.

J’ai pas réussi à écrire la nouvelle que je voulais écrire aujourd’hui, alors je vais écrire pourquoi c’est un commentaire décevant.

Il faut d’abord établir qu’à une échelle minuscule, notre bon gouverneur a raison. Je cite une anecdote, avec les aléas qui s’imposent, pour l’illustrer :

Je recherche présentement un emploi dans le web. Sur les sites d’emploi que je consulte, les offres stipulent invariablement que seuls les candidats détenant un minimum de quelques années d’expérience dans un emploi similaire ou identique sont appelés à postuler. Conséquemment, on peut en conclure qu’un candidat ne détenant aucune expérience n’a aucune chance d’être embauché -- et le corollaire, qu’il est donc impossible d’acquérir l’expérience requise par les employeurs.

C’est bien vrai qu’une façon de court-circuiter ce cercle vicieux est de travailler bénévolement, soit en donnant son temps à des OBNL, informellement sur des projets personnels, ou illégalement pour des employeurs sans scrupules. Cette stratégie n’est pas sans inconvénient : sans salaire, il peut être difficile de faire reconnaître nos efforts à leur juste valeur (si c’était bon, pourquoi personne te payait?) ou demander un investissement important de temps et d’énergie (parce qu’il faudra quand même travailler pour payer ses cossins).

Mais il y a deux problèmes avec cette solution.

La première est classiste : ce n’est pas tout le monde qui a les moyens d’avoir deux emplois, dont un non rémunéré. Il y a les familles. Il y a les troubles d’apprentissage. Il y a les dépressions. Il y a la vie. Certains diront, ah, retourne chez tes parents -- c’est comme ça qu’on identifie quelqu’un qui a un réseau privilégié. Somme toute, l’idée de travailler sans salaire est intéressante seulement pour les gens qui ont les moyens de survivre dans ces conditions. Mais on permettra peut-être au gouverneur de la Banque du Canada d’avoir des œillères bourgeoises. Ça fait partie des exigences pour avoir la job (ça et les années d’expérience).

Le deuxième problème est autrement impardonnable. Il s’agit d’un problème économique, et c’est 100 % inacceptable qu’un cadre d’une institution aussi cruciale économiquement que la Banque du Canada commette une telle erreur.

Cette expérience non rémunérée, quand elle existe, est un avantage compétitif, c’est-à-dire qu’elle nous distingue positivement des autres candidats qui n’en disposent pas. Pour bien illustrer, imaginez un employeur qui cherche à embaucher un candidat qui a déjà 2 ans d’expérience, mais que toutes les candidatures qu’il reçoit ne présentent pas cette particularité. Il devra, pour combler la position, soit revoir les conditions qu’il offre à la hausse (afin d’attirer des candidats plus expérimentés), ou revoir ses exigences à la baisse et embaucher quelqu’un qui a moins d’expérience que ce qu’il aurait souhaité. C’est dans ce contexte qu'un candidat avec une expérience non salariée a le plus de chances de se distinguer.

Maintenant, imaginez que tous les jeunes sans-emploi (13,5 % chez les 15-24 ans) prennent M. Poloz au mot et se mettent à accumuler, à l’instant même, de l’expérience non rémunérée. Instantanément, l’avantage compétitif d’une telle initiative s’évapore, puisque dans tous les contextes où un employeur se trouverait contraint à engager un candidat qui a moins d’expérience, tous les candidats auront de l’expérience non salariée. 

Essentiellement, en recommandant à tous les jeunes chercheurs d’emploi de travailler bénévolement, il dilue la pertinence même de cette expérience. 

Maintenant, en étant charitable, supposons que M. Poloz ne recommande pas vraiment à tout le monde de faire du bénévolat, parce qu’il conçoit que ça ne donnerait pas d’avantage tangible sur le marché de l’emploi. Supposons qu’il dise, en fait, que certains jeunes devraient prendre cette initiative. Supposons qu’il encourage ceux qui peuvent profiter d’un privilège matériel à le faire.

C’est pas pire?

Il y a une expression pratique en anglais : stupid or evil. Elle sort de temps en temps dans les médias politiques pour décrier un projet qui est soit complètement stupide, soit sournois. Je pense que c’est utile de passer les propos de M. Poloz au tordeur.

Si M. Poloz ne comprend pas la réalité du marché de l’emploi et la nature de la relation employeur-employé, il est stupide et nous devrions chercher à démontrer, à toutes les occasions qui se présentent, que notre Banque est dirigée par un épais.

Par contre, si M. Poloz, lorsqu’il est interpellé sur les mauvaises conditions d’emploi pour les jeunes dans un pays où il est le gouverneur de la banque nationale, suggère aux jeunes privilégiés de se distinguer des jeunes sans privilège en s’appuyant sur leurs bénéfices de classe, il est un ennemi. Ce serait un homme immoral.

Bien sûr, atténuons un peu en donnant le bénéfice du doute : s’il n’est ni épais ni immoral, il se peut que M. Poloz réalise que le marché de l’emploi suce et qu’il cherche à donner les moyens à certaines personnes de prendre leur mal en patience. Peut-être qu’il travaille très fort pour que l’économie se redresse et que la classe moyenne recommence à s’enrichir. Peut-être qu’il a été pris à contre-pied et qu’il a donné des conseils à un public alors qu’il ne voulait les donner qu’à ses propres enfants. Peut-être qu’il lit les reportages ce soir et qu’il prépare sa sortie et ses excuses pour demain matin.

Peut-être qu’il réalise que les compagnies ne seront pas enclines à augmenter les salaires si on leur envoie une horde de travailleurs bénévoles, et que cette compétition entre travailleurs est malsaine pour la santé économique du pays.

Peut-être, mais je pense pas.



Sunday, August 3, 2014

Génèse d'un bilingue : langue et culture

Ça doit bien faire deux semaines que mon fil d’actualité me présente des chroniqueurs qui ont beaucoup d’opinions sur la place du français et de l’anglais au Québec. D’habitude, je m’en fous. Je n’y pense pas. Ça s’inscrit, pratiquement sans faille, dans le clivage souverainiste/fédéraliste, déchirage de chemise inclus. 
Or, je suis agnostique (terme piqué à Ianik Marcil, j’pense) à propos de l’indépendance du Québec. Au cours de la dernière année, les puissants billets de Jeanne Émard m’ont ouvert les yeux sur certains enjeux économiques alourdis par l’appartenance du Québec au Canada, mais je suis encore bien loin de coller une pancarte OUI ou NON dans ma fenêtre de salon. Je suis prêt à y afficher VIVE LA PIZZA, toutefois.
Enfin bref. Il se dit tellement de choses sur les Québécois francophones, allophones et anglophones que je ressens le besoin de parler de mon propre bilinguisme, et du contexte dans lequel il a pu évoluer. Je ne cherche pas à plaquer qui que ce soit (exception), mais je n’ai pas l’impression que mon histoire est racontée dans l’analyse proposée par les chroniqueurs du moment. La voici donc dans mes mots.
***
Je suis né en 1987, et j’ai immédiatement décidé que je ne serais pas sportif. 
Blague à part, j’étais un enfant plutôt calme -- et absolument désintéressé par « aller jouer dehors ». Je ne sais pas si ça vient de moi ou si j’ai été encouragé à être sédentaire. Je sais qu’il existe une photo de mon père et moi où il essaie en vain de me faire jouer au baseball. Je dois avoir 3 ans. Une pelle à neige me sert de batte. J’ai l’air de m’emmerder en sacrament.
Vous comprendrez que j’écoutais beaucoup la télévision. Autant que je le pouvais. C’était mon truc.
Au début des années 90, la programmation pour enfant qui m’était offerte par câble pouvait être classée en trois grandes catégories.
  • Programmation francophone originale, comme Passe-Partout
  • Programmation anglophone originale, comme Transformers
  • Programmation francophone doublée, comme Les Transformeurs
Bien sûr, j’écoutais Passe-Partout, parce que gneuh. Tout le monde écoutait Passe-Partout. Mais c’est juste une demi-heure, et donc c’est pas assez pour occuper un jeune de 5 ans pendant une journée entière. Et, étant spontanément intéressé par les dessins animés d’action, c’est-à-dire les Tortues Ninja, G.I. Joe, etc., je les regardais tous, autant en anglais qu’en français.


Mes parents n’y comprenaient rien, notez. Ils sont tous deux francophones et à l’époque, ils ne parlaient pas vraiment anglais. À peine assez bien pour se faire comprendre aux douanes. Ma mère, en particulier, a toujours eu une dent bien incisive contre « les Anglais » et ne voyait aucun intérêt à regarder la télé dans la langue des méchants. 


J’étais moins réfractaire. La programmation anglaise me donnait la chance de regarder, essentiellement, presque deux fois plus de télé pour enfant. Avec le recul, je suis capable de poser un regard critique sur l’offre culturelle du moment. 


Exception faite de Passe-Partout, qui est généralement évoqué avec beaucoup d’amour et de nostalgie (même si c’était pas toujours bon, hein), je ne me souviens pas de beaucoup d’émissions de production francophone. Et je suis convaincu qu’il n’y avait aucune émission de style américaine -- j’entends ici Transformer et les autres -- produite en français. Il faut dire que ces séries étaient en fait commanditées par des fabricants de jouets, qui les donnaient ensuite aux diffuseurs à coût dérisoire. L’idée était que l’émission, même si elle était réalisée avec un certain degré de professionnalisme et d’attention, fonctionnait plutôt comme une publicité de 28 minutes. C’était une stratégie redoutable : je consommais, à travers le pouvoir d’achat de mes parents, toutes les figurines représentant les héros que je voyais à la télé.


Il y de la place pour faire l’analyse éthique de cette stratégie de marketing, mais je n’en soulèverai qu’un seul point : je n’ai pas eu à être éduqué sur la valeur de ces émissions pour les aimer. J’étais, avant même mon premier visionnement, entièrement disposé à regarder des robots se transformer en avion et se tirer dessus pendant une demi-heure. Ces émissions répondaient à un réel besoin, dans mon cas, de regarder des émissions relativement violentes. C’était très excitant.


Excitant dans les deux langues, en fait. Les intrigues n’étaient jamais assez sophistiquées pour éviter une finale remplie d’action. Les bons gagnaient tout le temps, en plus. Ça se digère très bien, même si on ne comprend pas toujours ce que les personnages racontent


Par la bande, à force de regarder les mêmes épisodes dans les deux langues, on apprend l’anglais.


[Détour]


D’ailleurs, je suspecte que dès que j’ai eu une maîtrise approximative de l’anglais, je préférais regarder les séries dans leur langue de production. La traduction et le doublage faits au Québec étaient bâclés ou paresseux. Par exemple, les personnages des Transformers sont des robots dont le nom résume généralement la personnalité et la fonction. Dans la version originale anglaise, ces noms, sans être géniaux, étaient parfois inspirés (un personnage dont le trait définitif était la vitesse était nommé Blurr, suggérant qu’il allait si vite qu’on ne pouvait pas le voir). Dans la traduction pour le Québec, les noms étaient franchement stupides.

Anglais / Français

Blurr / Brouillo
Wheeljack / Invento
Ironhide / Rhino
Prowl / Cervo
Cliffjumper / Rapido
Brawn / Bruto
Starscream / Égo
Jazz / Saxo (!)
Thundercracker / Coup de Tonnerre (!!)


Crucialement, cette paresse saignait dans toutes les facettes de l’opération, avec des doubleurs passablement ennuyés. Dans la version originale, les acteurs donnaient vraisemblablement plus de vie à leurs personnages : ils furent appelés à prêter leur voix dans les films de Michael Bay, qui avait certainement le budget pour payer n’importe qui d’autre.


[Fin du détour. J’en connais vraiment, mais vraiment trop sur le sujet.]


Autre étape importante vers le bilinguisme : les jeux vidéo. Aujourd’hui, certains jeux sont en mesure de communiquer beaucoup d’information au joueur sans aucun mot; le design peut être très élégant. En 1990, aux balbutiements du médium, il fallait absolument se servir du texte pour communiquer des concepts essentiels au jeu. Toujours en anglais. Les jeux disponibles sur le marché québécois n’étaient tout simplement pas traduits.


À tâtons, par essai et erreur, je me suis appuyé sur Final Fantasy pour développer un anglais fonctionnel, au moins dans le cadre des jeux. La table était mise pour que je continue à consommer des médias anglophones, auxquels j’avais facilement accès avec la télévision. Dans presque tous les cas, ces émissions n’étaient pas traduites pendant leurs premières saisons, et il n’y avait aucune alternative francophone. Si on voulait écouter les Power Rangers -- et nous le voulions tous, regardez ce générique de la mort -- c’était en anglais.


À 12 ans, j’écrivais suffisamment bien l’anglais pour aller me faire des amis anglophone sur Internet. À 14 ans, j’écoutais de la musique fâchée anglophone, parce que la musique fâchée francophone ne parlait pas de mes combats. À 15 ans, ma première blonde était une Américaine. 


Mes parents n’étaient toujours pas capables de conjuguer le verbe to walk


Maintenant, quelques conclusions :


Individuellement, ç’aurait été compliqué de m’empêcher d’apprendre l’anglais. Ça s’est passé de façon très spontanée à travers l’offre culturelle. La chose la plus simple, pour contrer la montée d’un bilinguisme « naturel », est de censurer la culture anglophone. Je n’aurais pas pu apprendre l’anglais si l’offre culturelle était exclusivement francophone.


Peut-être que cet embargo sur la culture anglaise stimulerait les créateurs francophones, qui s’occuperaient de remplir le vide laissé par le retrait de l’anglais. Il y a, évidemment, une question de moyens. Pour l’instant, je ne fais que m’intéresser à ma propre expérience bilingue et ce qui aurait pu l’influencer.


C’est impossible de dire ce que j’aurais fait, plus jeune, si les offres culturelles francophone et anglophone avaient été équivalentes, aussi intéressantes l’une que l’autre, identiques dans la forme et dans le fond. Elles ont toujours été, dans mes souvenirs, différentes. Et j’ai souvent préféré le côté anglophone même si je n’y étais nullement encouragé par mon entourage.


La plupart de mes camarades de classe du primaire sont raisonnablement campés dans la francophonie. Je crois qu’ils sont généralement plus bilingues que leurs parents, sans l'être parfaitement. Selon toute probabilité, je suis un cas isolé parmi eux, mais je ne suis vraisemblablement pas le seul à m’être ainsi immergé dans la culture anglophone. 


Somme toute, je ne peux pas projeter mon développement personnel sur ma génération entière. Par contre, elle est réelle, et je suis bien las de voir les coûteaux voler dans « le débat sur la langue » sans jamais me reconnaître dans la position d’un camp ou de l’autre. Mon bilinguisme n’est pas partisan. J’avais le choix de consommer de la culture anglophone et/ou de la culture francophone, et j’ai trouvé l’une d’elles plus intéressante que l’autre. 


Je ne suis pas moins francophone pour autant. Je ne parle pas mieux anglais que français. Il y a assez de place dans ma tête pour les deux langues. Pour la suite, je reconnais, bien sûr, que la place du français est précaire en Amérique du Nord, et je serais bien triste de voir la francophonie s’éteindre sur le continent. Mais pour la suite?


Censurer l’anglais? Bonifier l’offre francophone? Il me semble qu’on s’ostine sur des niaiseries quand on parle de l’affichage publicitaire, ou d’ouvriers qui doivent parler anglais pour pas faire de peine à leur boss. Ces ouvriers, qu’est-ce qu’ils regardent à la télé quand ils rentrent chez eux? J’ai l’impression que les « défenseurs du français » sont incapables d’admettre que l’offre culturelle francophone n’est pas suffisante pour tout le monde. C'est une situation que je trouve infiniment plus complexe que le traitement qui y est accordé.


Friday, August 1, 2014

Nouveau projet : Non, osti, Bock-Côté

J'ai fondé un nouveau blog, Non, osti, Bock-Côté.

J'aimerais y publier d'autres blogueurs, parce que personne n'a le temps de répondre à toute les crétineries écrites par Bock-Côté.

Voici le premier billet qui y est publié.

***

Bock-Côté et la théorie du genre


Bienvenue parmi nous. Pour l’instant, nous, c’est Adam, et c’est à moi que vous devez vous adresser si vous souhaitez participer à Non, osti, Bock-Côté.

Ce blogue a été créé parce qu’il a écrit un torchon qui a été publié dans Le Figaro, mercredi le 30 juillet 2014. Ça commence à aller mal très rapidement lorsqu’il s’élance sur les « objectifs » de la théorie du genre.
[...] qui pousse l’école à se convertir à la théorie du genre, comme s’il s’agissait du nouveau vecteur indispensable à la promotion d’une société vraiment égalitaire. Il faut dire qu’en l’espace de quelques mois, au Québec, cette théorie s’est installée dans le paysage médiatique. Son objectif? La déconstruction des représentations généralement admises du masculin et du féminin, même les plus anodines, dans la mesure où elles normaliseraient un système social discriminatoire.
Il s’agit donc, en bref, d’un autre exemple où Bock-Côté raconte n’importe quoi.

Plutôt que le traiter d’imbécile, ce qui est redondant, établissons quelques faits.

  1. La théorie du genre porte ce nom parce qu’il s’agit d’une infrastructure d’idées et de concepts, élaborée selon une observation intéressée de la réalité matérielle, qui explique des phénomènes naturels et peut servir à faire des prédictions sur le monde qui nous entoure. Le mot théorie, ici, est utilisé dans le même sens que dans les expressions « théorie de la gravité » ou « théorie de l’évolution ». Elle sert à expliquer, entre autres, pourquoi certains individus ne s’identifient pas au genre qui leur est suggéré à la naissance, en plus d’analyser critiquement les comportements genrés. Ce n’est pas une hypothèse conjurée par des philosophes de salon. Si vous connaissez une fille qui préfère avoir les cheveux courts, ou un garçon qui joue avec des poupées, vous reconnaissez la théorie du genre.
  2. Il va sans dire que les théories n’ont pas d’objectifs. (Ciboire). Ça aurait l’air fou, par exemple, d’avancer que l’objectif de la théorie de la gravité, c’est de nous convaincre de ne pas nous envoler. Il s’agit d’outils pour nous aider à comprendre le monde.
  3. Les observations qui ont mené à l’élaboration de la théorie du genre sont de nature psychologique, mais aussi biologique. Pour mieux comprendre les phénomènes qui en découlent, je suggère la lecture des articles suivants :
    1. Un bref survol des problèmes posés par une assignation biologique du genre (pénis = masculin, vagin = féminin), écrit par le biologiste PZ Myers : Sex differences are real
    2. Une bande dessinée qui explique le concept du continuum du genre, et où certains individus s’y retrouvent, écrite et dessinée par Sam Orchard : Queer 101 (cette bédé est incroyablement utile parce qu’elle démontre, entre autres, que certaines cultures non occidentales sont tellement à l’aise avec la théorie du genre qu’ils ont des mots indigènes pour désigner les individus qui ne se conforment pas à une distribution binaire du genre, c-à-d homme/femme.)
Maintenant, pour la réplique, je vais citer Myers, qui résume assez bien ma position (soulignement ajouté) :
I don’t even get the point of the argument. Everyone — from the trans-exclusionary radical feminists to the most egalitarian and liberal of us — recognizes that sexuality and gender are too complicated to be reduced to a one-dimensional, single binary switch. Once you’ve conceded that, you’re just bickering over the depth of the trough in the bimodal distribution, and nothing in that argument justifies treating the minority case as less than human, or compelling individuals to live in the pigeonholes you’ve assigned to them, no matter how miserable you make them. It’s not even justifiable to label them freaks, weirdos, or anomalies: they are part of a continuum of human behavior that includes every one of us.
La position de Bock-Côté est que la théorie du genre est une expression d’un courant ultramoderne qui cherche à s’affranchir de tout repère, toute convention héritée. Pour lui, il s’agit d’un blasphème contre la nature, motivé par « un individualisme extrême ». Ce faisant, il délégitimise toute revendication par des individus quant à leur identité de genre -- ce serait, en fait, des fantasmes toxiques, symptômes d’une société malade de son manque de fondement.

À part qu’il a tort (comme démontré plus haut), c’est dégueulasse. C’est immoral. Et ça me fâche.

J’ai d’abord réagi comme suit :



Ça a mené à deux sortes de répliques :
  1. Il n’a pas raison à propos du genre, mais il a raison à propos de la société/sa vision est cohérente.
  2. On devrait pas attaquer quelqu’un qui ne fait qu’émettre une opinion.
Bon.

Pour la première réplique, non, il a tort sur toute la ligne. S’il croit que la théorie du genre est une manifestation d’un mal de société, il exprime son propre malaise xénophobe/transphobe sans se préoccuper des faits (voir plus haut). Les arguments qu’il déploie peuvent être transposés, pratiquement mot pour mot, dans les débats publics qui ont eu lieu sur le statut légal des Noirs américains, le droit de vote des femmes, l’adoption d’enfants par les homosexuels. Mêmes ostis de mots, même osti de message : « Il y a ben des limites à cette foutue modernité. C’est pas naturel. » 

C’est évident qu’à chaque fois qu’un tel débat a eu lieu, les opprimés du moment ont réussi à faire valoir leur humanité et SUPRISE LA SOCIÉTÉ NE S’EST PAS EFFONDRÉE QUEL MIRACLE.

Maintenant, pour la deuxième objection : ce n’est pas comme ça que la vie marche.

Premièrement, il ne parle pas à ses chums dans sa cuisine : Le Figaro est le deuxième plus grand journal de France. Il a un public incroyable, en qualité et en quantité, et l’exposition à la critique fait partie du mince prix à payer pour cette importante tribune. Il s’engage dans un débat public, et c’est donc ordinaire -- essentiel -- que le public lui réponde. 

Mais pourquoi lui chier dessus? Parce qu’il se sert de son énorme auditoire pour blesser mes amis, voilà pourquoi. 

Moi, j’ai des amis transgenres. Je témoigne de toutes les agressions qu’ils subissent, de la marginalisation qu’on leur impose, et de leur statut précaire. Précaire comment? Comme quand un chroniqueur respecté prend le temps d’écrire, dans un grand journal français, que leurs expériences personnelles sont maladives et inhumaines. Comme si ça n’avait pas d’impact sur ce que ces gens-là vont vivre. Comme si ça ne légitimisait pas les comportements transphobes, violents et agressifs.

C’est pas juste maladroit, c’est vil. C’est inacceptable, et je ne souffrirai pas d’appel au débat respectueux devant une telle barbarie. 

Bock-Côté a empiriquement tort, et il a moralement failli. Il ne mérite ni critique gentille ni débat poli.

Qu'il aille chier.

Wednesday, June 18, 2014

À propos de la dissidence

Il se passe de quoi dans un cercle social auquel je suis affilié. Des gens reprochent des choses à d’autres gens. Ces derniers ne sont pas d’accord. Il y a une pétition. Je suis du bord des bons.

Passons sur les détails de l’incident; je souhaite plus réfléchir sur la façon dont ce type de controverse s’organise.

  • Dans tout conflit, le statu quo est avantagé par le simple fait que les gens n’aiment pas le changement. Pour renverser un fait ou changer une situation, les contestataires doivent toujours travailler plus fort que ceux dont la position est assaillie, simplement parce que l’inertie (sociale, politique, matérielle, etc.) est une force incroyable. Cette inertie s’exprime clairement avec des phrases telles que : 
    • « C’est comme ça depuis toujours. »
    • « C’est normal. »
    • « Tout le monde trouve ça correct. »
  • Les chialeux sont rapidement étiquetés, afin de disqualifier leur propos. On va leur prêter des intentions découlant d’une idéologie plus ou moins facile à attaquer, indépendamment de l’affiliation réelle des manifestants. Ce genre de raccourci fonctionne très bien pour marginaliser l’opposition, mais c’est sans objet quand on regarde ça de loin. À titre d’exemple (caricatural) :
    • Groupe A : « Nous réclamons plus de droits pour les lapins. »
      Groupe B : « Ce sont là des paroles de végétaliens. Vous dépassez les bornes avec vos revendications. »
      Absent : les réels sentiments du groupe B envers les lapins. La discussion de fond doit toujours être remise sur la table, par les contestataires — qui seront accusés de ne pas répondre aux critiques qui leur sont adressées.
    • De surcroît, attaquer l’idéologie de quelqu’un (plutôt que ses arguments) révèle un angle mort : on s’expose à une attaque miroir. Pourquoi est-ce que ma façon de pensée est meilleure que celle d’une autre personne? C’est une question qu’on ne se pose jamais assez.
  • Les deux dynamiques précédentes se combinent pour protéger l’idée qu’il y a un consensus. Ceux qui prennent la parole pour défendre le statu quo le feront toujours au nom de « nous ». Et, réellement, il est facile d’imaginer que les contestataires sont en minorité, parce que bien peu de personnes se donnent la peine de nager contre le courant. Par contre, avec un peu de recul, il est légitime de se demander à quel point le « nous » évoqué est réellement uni. Dans la mesure où des gens se donnent la peine de revendiquer un changement, il est fort probable que d’autres personnes impliquées dans le débat sans y participer — la majorité silencieuse — s’identifient aux rebelles. Ceux du camp anti-changement pourraient se demander (je pense qu’il le devrait) à quel point leur position fait écho auprès de ceux qui ne prennent pas la parole.
  • Il y a bien sûr des revendications qui n’ont pas rapport. Généralement, ces propositions absurdes ne mènent pas à grand débat. Quand il y a un conflit, c’est probablement parce qu’il y a un enjeu assez réel pour que des gens se risquent à combattre. La dissidence est stigmatisée dans tous les groupes. Si on reconnaît la valeur des personnes qui ne sont pas d’accord avec nous — si on pense que ce sont des êtres humains comme nous — il faut reconnaître que les sentiments qui les poussent à agir sont légitimes.

C’est tout. Bon tapochage.


Tuesday, June 17, 2014

Exister pour parler, parler pour exister | Bilan d'une rencontre avec l'IRIS

Vous n’êtes pas sans savoir que je m’intéresse à l’économie, à la politique, aux médias et aux nombreuses, nombreuses idées qui les relient. Mon amour pour ces sujets découle de mon admiration pour les systèmes et structures qui soutiennent la société dans laquelle j’évolue, et mon désir de les comprendre afin d’y contribuer. Comme c’est un passe-temps assez prenant, côté temps, je ne manque pas une occasion d’en parler à ceux qui en savent plus que moi.

J’ai donc réagi vivement à l’annonce que l’IRIS est à la recherche d’un responsable aux communications. L’IRIS, c’est l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques, soit un regroupement de chercheurs qui analysent les réalités économiques du Québec, et les nouvelles qui en découlent. Ils se distinguent, notoirement, en tenant un discours parfois alternatif au sujet des faits qui sous-tendent les tendances de notre province; à savoir, ils avancent que la dette de la province n’est pas catastrophique et que les baisses d’impôt ne sont pas une panacée aux maux de productivité qui nous incombent.

Ce ne sont pas des affirmations qui attirent la sympathie de chroniqueurs comme André Pratte, pour n’en nommer qu’un, mais c’est certainement le genre de propos qui retient mon attention.

Le fait qu’ils soient à la recherche d’un responsable aux communications suggère qu’ils se posent des questions sur comment prendre leur place dans l’espace médiatique québécois. Comme ce sujet m’intéresse manifestement, j’ai communiqué avec celui qui s’occupe actuellement de leurs relations avec les médias, le chercheur Simon Tremblay-Pepin, afin de le passer en entrevue pour discuter des enjeux passés et futurs sur la médiatisation des nouvelles économiques, en particulier celles qui vont dans le sens contraire du discours établi.

L’IRIS d’hier, l’IRIS d’aujourd’hui


Fondé en 2000, l’IRIS était originalement le projet de trois chercheurs qui ont tenté, de prime abord, de fonder un organisme symétriquement opposé aux très nombreuses institutions néolibérales/orthodoxes qui produisent incessamment des données qui valident les politiques de droite. En anglais, on appelle ces instituts, toutes vocations confondues, des think tanks. C’est une image agréable.

De 2000 à 2005, l’IRIS ne cherchera pas systématiquement à accaparer un espace médiatique; leur vocation est alors de produire des études et des brochures qui pourront être utilisées par divers mouvements sociaux. Au terme de leurs cinq premières années, sans abandonner l’idéologie qui motive leur organisme, les fondateurs de l’IRIS sont appelés à poursuivre leur travail ailleurs, et l’institut ne survit que par inertie.

Toutefois, en 2006, Simon Tremblay-Pepin, Eric Martin, Guillaume Hébert, Eve-Lyne Couturier, Philippe Hurteau et Marc Daoud -- un groupe d’amis étudiants -- entrent en négociation avec Martin Petit, membre fondateur de l’IRIS, afin de réanimer l’organisme et lui donner une nouvelle vocation. Une entente est conclue et, en 2007, l’IRIS reprend ses activités -- mais cette fois, la question médiatique est au cœur de la mission.

Tremblay-Pepin me dit qu’à la fin des années 2000, l’Institut économique de Montréal (IEDM) prend une place monstrueuse dans les médias québécois, et que cette deuxième édition de l’IRIS s’est d’abord structurée de façon à répondre au torrent de publications commanditées par le think tank libertarien. Malgré la hausse des frais de scolarité en 2007, le climat économique ne s’était pas encore ennuagé; conséquemment, le besoin d’une alternative au discours dominant n’était pas aussi évident qu’il peut l’être dans un monde qui a vécu la Grande Récession.

C’est ce qui explique, d’une part, les débuts très modestes de l’institution sous la gouverne de ses jeunes administrateurs. Il y a certainement une question de moyens, à laquelle aucune discussion sérieuse ne peut échapper : bien que l’IRIS ait rapidement gagné du terrain, ils ne pouvaient d’emblée compter sur aucun partenariat prestigieux ni sur un nombre important de membres.

Ils sont aussi confrontés à une réalité extrêmement contraignante du débat économique : il s’agit d’une chasse gardée. Sommairement, pour avoir le droit de parler d’économie dans la sphère publique, il faut être économiste, sans quoi nos propos sont immédiatement discrédités. Je suis d’ailleurs surpris d’apprendre qu’à sa fondation, l’IRIS 2.0 ne comptait aucun économiste parmi ses chercheurs. Ce n’est qu’au terme d’un travail de moine, fondé sur des études rigoureuses, qu’on daigne leur laisser la parole un instant.

Si Tremblay-Pepin évoque le mal qu’ils ont eu à se faire prendre au sérieux, il reconnaît aussi que certains économistes importants, dont Bernard Élie et Louis Gill, ont rapidement appuyé les propositions et les arguments formulés par l’IRIS, et ont ainsi contribué à solidifier leur crédibilité auprès des médias. Par contre, cette crédibilité est acquise à l’arraché, de façon graduelle.

Toujours l’autre côté de la médaille


J’ai personnellement pris connaissance de l’IRIS (et de l’IREC, un autre think tank progressiste qui n’est toutefois pratiquement pas médiatisé) lors de la dernière grève étudiante de 2012. En tant qu’institut voué à la recherche sur les impacts de mesures économiques sur la population, en particulier sur la classe ouvrière, l’IRIS était particulièrement bien placé pour alimenter le discours des carrés rouges. Cette participation au débat publique les a certainement aidés à solidifier leur position dans l’espace médiatique. 

Il faut toutefois contextualiser ce rôle médiatique comme une position d’adversaire. Particulièrement en 2012, où le climat social subissait une rapide détérioration, le discours imposé par les médias de masse était aligné avec les intérêts du gouvernement; à savoir : la grève est illégitime et les grévistes sont déconnectés de la réalité. En fait, la prise de position des médias traditionnels était tellement transparente qu’il leur fallait, afin de s’immuniser contre des attaques sur leur intégrité, donner une tribune aux défenseurs de la grève. C’est ainsi que l’IRIS a acquis son droit de réplique.

Or, selon Tremblay-Pepin, l’IRIS est maintenant piégé dans cette dynamique. En s’appropriant le rôle d’interlocuteur dans une discussion sur l’économie, ils sont condamnés à occuper un espace systématiquement confronté par le discours même auquel ils cherchent à s’opposer. C’est moins idéal qu’on pourrait le croire. 

Premièrement, parce que le traitement des nouvelles produites par l’IRIS porte souvent la qualification de « provenant d’un institut de gauche/progressiste », ce qui, dans le débat économique orthodoxe, revient à dire « une bande clowns pense que [...] ». Deuxièmement, Tremblay-Pepin m’explique que le format de débat est pourri pour communiquer de l’information un tant soit peu complexe. Comme les animateurs de confrontations sont constamment à la recherche d’échanges tranchés et polémiques (« un bon show »), l’IRIS est pris dans une spirale de OUI contre NON, sans avoir la chance d’étoffer les arguments qui informent leurs positions.

Bien sûr, c’est un succès éclatant dans la mesure où une telle voix, vindicative, était plus ou moins absente dans le passé. Par exemple, ils ont maintenant une tribune au Journal de Montréal, où ils jouissent d’une enviable liberté éditoriale. Sans hésiter, je préfère un journal qui présente leurs arguments à un journal qui les ignore, mais il ne faut pas se leurrer sur les raisons qui motivent les médias à leur laisser cette place.

Aujourd’hui, les médias québécois sont contents d’acheter l’objectivité, la neutralité permise par une tribune où s’affrontent des points de vue divergents. Mais est-ce que ce rôle répond aux objectifs de l’IRIS? « Nous sommes l’excuse morale de certains médias », me confie Tremblay-Pepin. Il y a quand même, dans ces collaborations, des statistiques encourageantes : 60 % des lecteurs de leur blogue, sur le site du Journal de Montréal, semblent être de nouveaux adeptes, des gens à qui ils ne réussissaient pas à parler auparavant. D’un autre côté, cette bataille incessante leur a déjà coûté cher : au moins un de leur chercheur s’est désengagé du débat par écœurement de la confrontation.

Remonter une chute à la nage


Pour imager la situation courante, Tremblay-Pepin évoque l’IRIS comme une entité confrontée à « une hydre à cinq ou six têtes », évoquant les multiples institutions de droite auxquels ils sont appelés à répondre, jour après jour. « Dans ce contexte, quel est notre destin, sinon celui d’être condamné à répondre à tout le monde? »

La question s’impose. À savoir, l’IRIS n’entend pas se contenter d’être l’éternel adversaire de l’IEDM; il s’agit d’un organisme qui, au-delà de répondre aux porte-parole de la droite, cherche à offrir des réponses aux questions économiques des Québécois. C’est parce qu’ils n’ont pas réussi à se tailler un espace privilégié dans la sphère médiatique, un lieu où ils peuvent exister sans être contredits systématiquement, qu’ils jouent le jeu du débat public.

Tremblay-Pepin exprime en termes durs son épuisement envers l’intransigeance des médias, et son exaspération au sujet de la rivalité imposée entre l’IRIS et l’IEDM. Il y a en effet un déséquilibre notoire entre la couverture médiatique des deux, soit 1500 citations par année pour l’Institut économique contre 300 pour l’IRIS. C’est cinq fois plus, pour être clair.

Et, au-delà de la place toujours réservée à l’IEDM, il y a la qualité de la contribution au débat. En 2012, alors que l’IRIS se concentrait sur des modèles de financement pour l’éducation supérieure, l’IEDM a produit des joyaux comme celui-ci.

(Si vous n’avez pas le temps de visiter le dernier lien, il s’agit d’un article où Nathalie Elgrably-Lévy célèbre l’atteinte d’un consensus dans la communauté scientifique : le réchauffement climatique n’est pas provoqué par les émissions de gaz à effets de serre.
Vous avez bien lu.
Et le sérieux de cette institution n’est jamais remis en cause.)

Confronté à ce torrent d’information, l’IRIS tente de remonter la chute à la nage, et c’est un travail bien ingrat. Même dans les victoires, le contexte médiatique est hégémonique.

Par exemple, prenons le traitement médiatique offert à l’IRIS par le Canal Argent. Tremblay-Pepin m’assure que l’IRIS entretient une relation respectueuse avec la chaîne, et qu’ils peuvent compter sur une véritable couverture médiatique lorsqu’ils produisent des nouvelles. Par contre, le reste du temps, c’est-à-dire à chaque instant où ils ne sont pas en train de présenter les résultats de leurs recherches, le Canal Argent est dominé par une analyse néolibérale. Analyse à laquelle l’IRIS n’adhère pas souvent, si ce n’était pas clair.

Comment prendre le contrôle de la discussion dans ce contexte? L’opposition aux idées alternatives est tellement enracinée que les chercheurs de l’IRIS peinent même à établir certains faits, comme l’état de la dette au Québec. Même lorsqu’ils réussissent à mettre la table convenablement en établissant que la situation n’est pas aussi catastrophique qu’on a tendance à le croire, le public est formidablement peu réceptif à l’information. 

(On peut certainement, et Tremblay-Pepin ne s’en gêne pas, pointer du doigt les ministres des Finances, ultimes juges de la situation économique québécoise, qui prennent la parole, l’un après l’autre, pour dire que l’heure est grave. C’est une autorité qu’il est très lassant d’attaquer.)

C’est que de façon générale, l’économie orthodoxe, c’est l’économie des institutions de droite. Pour des raisons qui mériteraient un billet à elles seules, le discours a été complètement détourné par la pensée néolibérale, au point où les suppositions qui structurent la majorité des travaux économiques sont de facto les positions avancées par l’élite néolibérale. Il n’est pas même clair si les médias québécois sont au fait de leur complicité dans cette domination.

 La remise en question amorcée par l’IRIS est titanesque.

Aller au-delà des contraintes


Je m’intéresse donc au plan de sortie de l’IRIS, comment ils comptent s’affranchir du déluge orthodoxe afin de prendre une place plus autosuffisante dans la discussion économique. Sans surprise, cette question préoccupe les chercheurs de l’IRIS.

Pour Tremblay-Pepin, il faut construire sur les acquis des dernières années et continuer à confronter les politiques conventionnelles, bien qu’il ne souhaite plus s’occuper de la gestion médiatique de son institution. Le travail sera donc de relancer les journalistes à chaque détour, toujours pour offrir une explication originale des faits. Il faut avouer que l’IRIS a su tirer son épingle du jeu et qu’on peut encore faire mieux.

Au-delà d’une participation encore plus active aux débats de sociétés, l’IRIS envisage peut-être un renouveau de marque, d’image. Quand je lui demande quels modèles l’IRIS pourrait tenter de reproduire, Tremblay-Pepin me répond qu’il est inspiré par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) et par l’Institute for New Economic Thinking, des think tanks qui bénéficient d’une crédibilité assurée, de partenariats solides et de bases militantes impressionnantes. 

Pour arriver à rejoindre ces illustres pionniers, l’IRIS flirte avec l’idée de se restructurer afin de pouvoir se distinguer comme une institution spécialisée, dans la mesure où leurs chercheurs seraient des experts sur des questions précises. Ils seraient conséquemment appelés à commenter plus fréquemment sur des enjeux de société, et avec une autorité plus assurée. Avec Guillaume Hébert, un chercheur affecté à la question des systèmes de santé publics, l’IRIS tend déjà vers ce genre d’organisation. 

Finalement, s’ils sont incapables de prendre la place nécessaire pour décortiquer des problèmes complexes dans la sphère médiatique, l’IRIS entend miser sur plus de formation. Bien que le modèle ne soit pas encore entièrement établi, Tremblay-Pepin suggère un format d’atelier où les intervenants de l’institution prendraient le temps nécessaire pour expliquer, par exemple, comment fonctionne le budget d’un état. Selon Tremblay-Pepin, cette éducation est cruciale, et catastrophiquement absente du curriculum de l’école publique. 

Bref.


Je n’ai pas eu besoin de discuter avec les gens de l’IRIS pour croire que la discussion économique médiatisée manque de perspectives, mais j’ai trouvé très rafraîchissant d’échanger sur la question avec quelqu’un qui est impliqué au front d’une guerre de tranchées. Pour l’IRIS, l’enjeu de diversification du discours est réel, pressant, critique. Je suspecte leurs adversaires, bénéficiant du statu quo, de vivre cette opposition avec beaucoup plus de légèreté.

Pour la suite des choses, il est évident que j’aimerais contribuer -- j’imagine que ce ne sera pas une surprise pour quiconque lit ces mots. Si je ne suis pas en mesure, encore, de produire mes propres analyses sur la réalité des budgets gouvernementaux, je compte bien me rattraper en donnant une voix de plus à ceux qui acceptent de livrer combat aux conventions, aux évidences, au « gros bon sens ». Cette diversité d’opinion, dans les termes les moins partisans possible, nous enrichit tous.

Et si vous partagez cette opinion, je vous invite à partager l’IRIS.

Monday, April 21, 2014

Des partys et des principes

Le jour avant les élections, j’ai pris position : l’environnement est l’enjeu numéro 1, et je vais agir en conséquence. Question de principe.

Mais j’avoue que, principe ou pas, c’est une action assez mineure, voter. Un vote vert dans une circonscription libérale, ça freine pas l’émission des GES. C’est juste un raccourci facile pour ma conscience. Je bois encore de l’eau embouteillée; j’oublie toujours mes sacs réutilisables quand je vais à l’épicerie.

Fort heureusement, je connais des gens dont l’engagement dépasse les promesses faciles. Des gens qui m’inspirent à agir de façon plus tangible. Prenez Eddy, par exemple :


Eddy — et ses co-nomades, Mathilde et Antoine — sont actuellement en train de recueillir des fonds pour financer leur voyage. Comme je n’ai pas une abondance de fonds, j’ai approché d’autres amis — Tony et Jo, propriétaires du redoutable B1 Cocktail Club — pour explorer des options de financement intéressantes.

Voici ce que ça donne :

RSVP
Le concept, c’est que les changements climatiques ont déjà provoqué des fluctuations importantes dans le prix des denrées alimentaires — et pratiquement toujours à la hausse. On a donc opté pour une soirée sans lime, pour démontrer les effets du réchauffement climatique de façon tangible. Pour nous, c’est pas très dramatique, des limes qui coûtent 2 $ au lieu de 75 cents, mais c’est juste parce qu’on est relativement riche. Là où les gens sont plus démunis, ces hausses peuvent être catastrophiques, si bien que certains peuples pourraient être obligés de changer complètement leur alimentation. Les premiers signes seront faciles à ignorer; plus de limes, moins de citron, mais éventuellement, c’est la variété alimentaire de la planète entière qui écopera.

Comme si ce n’est pas assez pour vous convaincre de venir encourager Eco-Nomad, le B1 vaut amplement la peine d’être visité, peu importe l’occasion.

L’un de mes meilleurs amis y est barman, donc j’ai un parti pris, mais les preuves sont sur table. Chaque fois que j’y vais, je ne prends même pas la peine de commander quelque chose en particulier : le staff derrière le bar est tellement inspiré qu’ils m’inventent un cocktail différent coup sur coup. On pourrait s’attendre à des ratés, mais c’est incroyable à chaque fois.

Ingrédients : ???, zeste d’orange
Saveur : !!!, orange

Garrochez-vous donc au B1 ce jeudi, dès 21 h. Vous ne pourriez rien faire de mieux.

Autres trucs intéressants :



Sunday, April 13, 2014

La ville intelligente

Maintenant que Montréal s’est doté d’un Bureau de la ville intelligente, je vais prendre un peu de mon après-midi pour parler de mon expérience avec le concept. J’ai passé M. Harout Chitilian en entrevue — c’est le conseiller de la ville qui s’occupe de ce dossier — mais ça ne donne rien d’en faire le compte rendu avant de mettre la table, un peu.

En 2006, j’ai joué à Shadowrun pour la première fois.

Mon coloc à l’époque était un nerd de calibre supérieur, et il me parlait sans cesse de nouveaux jeux de type Donjons & Dragons que nous devrions essayer. Étant moi-même geek de temps en temps, je me laissais convaincre ici et là. Ces jeux sont élaborés autour d’un imposant core book, dans lequel on retrouve non seulement les règles, mais aussi une description du monde imaginaire dans lequel l’action se déroule. Dans le cas de Donjons & Dragons, il s’agit d’un monde médiéval fantastique peuplé de, sans blague, donjons et dragons. Shadowrun, quant à lui, propose un univers futuriste et dystopique, dans lequel les joueurs sont des humains qui doivent surmonter les défis d’un avenir rapproché dans lequel les corporations privées ont pris la place des gouvernements.

Shadowrun, voyez-vous, est un jeu cyberpunk, un sous-genre de science-fiction qui s’explique à peu près par « la technologie changera la forme des humains, mais n’en changera pas le fond. » C’est un courant relativement pessimiste qui suppose que les grands problèmes de la race humaine — violence, injustice, peur — sont indissociables de cette même nature humaine.

Dans les premières éditions du jeu, le futur présenté était clairement le fruit des années 80-90 : les télécommunications étaient toutes câblées, la culture grunge était projetée comme un monument, et la réalité virtuelle représentait l’apogée de l’élan technologique. Quand les règles et l’univers ont été mis à jour en 2005, les concepteurs avaient le bénéfice d’avoir touché à des téléphones cellulaires relativement puissants, et d’avoir lu des auteurs plutôt visionnaires.

C’est au milieu de ces pages, qui m’expliquaient comment faire semblant d’être un ninja à Seattle en 2070, que j’ai découvert la ville intelligente.

Les auteurs se sont appuyés sur quelques tendances technologiques pour projeter le progrès des sociétés humaines entre les années 2000 et 2070, soit la multiplication des écrans, l’omniprésence des réseaux sans fil, et la croissance exponentielle de l’information. Je vais essayer de présenter ces tendances d’une façon claire afin de tracer des parallèles avec la situation montréalaise.

La multiplication des écrans


Je fais partie d’un foyer à revenu plutôt modeste, et je compte pas moins de 6 écrans dans mon domicile. Alors que jadis, la plupart des gens avaient accès à un ou deux téléviseurs, aujourd’hui il n’est pas rare qu’une seule personne possède 4 écrans distincts : ordinateur, téléphone intelligent, tablette, et télévision. Supposons que cette abondance ne fasse que s’accentuer dans les années à venir.

Chaque nouvel écran, dans la mesure où il est bien accueilli par les consommateurs, ouvre la voie à du nouveau contenu. Il s’agit de nouveaux médias de communication, et les communicateurs chercheront à diffuser des messages sur les plates-formes populaires, c’est-à-dire sur chaque écran qui retient l’attention de tel ou tel public cible. 

Le monde proposé par Shadowrun est inondé d’écrans, et chacun d’eux accueille du contenu taillé sur mesure. Déjà en 2005, les concepteurs avançaient que les gens se muniraient de gadgets tels que des lunettes à la Google Glass et verres de contact branchés sur des ordinateurs portables, afin de consommer de l’information superposée dans notre champ de vision (réalité augmentée). L’apparition de ces items dans le monde réel peut être interprétée comme une confirmation de la tendance : les inventeurs se pilent les uns sur les autres pour mettre sur le marché de nouveaux écrans dans l’espoir que le public les achètera. 

Je ne connais pas la théorie économique qui définit la relation entre la mise en marché d’un produit, son utilité réelle et potentielle, et son adoption par les consommateurs. On peut dire, sans se tromper, que quelques-uns des produits de réalité augmentée qui seront lancés dans les prochaines années seront des flops gênants. Mais au volume, si la tendance se maintient, ces gadgets perceront le marché, s’incrusteront dans nos habitudes de consommation, et mèneront à une offre plus variée au niveau du contenu disponible.1 Dans l’optique de la ville intelligente, imaginons-les comme de nouvelles façons de consommer de l’information.

L’omniprésence des réseaux sans fil


Les téléphones intelligents sont bien décevants lorsqu’ils perdent leur connexion au réseau. C’est l’exemple le plus banal qu’on puisse utiliser pour démontrer l’importance des réseaux sans fil.

À ce niveau, nous sommes déjà dans le futur : l’offre sans fil est bonifiée, année après année, de façon de plus en plus omniprésente. Ce n’est pas bien difficile d’en déterminer la cause : une fois que les consommateurs sont habitués à une connexion fiable et constante, ils la réclament en tout temps. Bien sûr, on va toujours trouver des gens pour dire qu’ils sont dont bien dans le Grand Nord sans cellulaire pour les déranger — et c’est vrai, parfois — mais les avantages d’une connexion permanente sont tangibles et évidents.

J’ai un ami, par exemple, qui aime fait du canot. Du canot extrême. L’été passé, il s’est exilé dans le coin de la baie James pendant trois semaines, seul, pour descendre les rivières peu fréquentées par d’autres humains. Il s’agissait d’une activité manifestement physique, d’un exercice de déconnexion. Mais, comme il avait la possibilité de communiquer avec la civilisation par satellite, il ne s’en est pas privé : il a apporté un téléphone qui lui permettait d’envoyer des messages, même s’il ne pouvait pas en recevoir.

Ça a fait une différence. Après quelques semaines, l’eau qu’il buvait a été contaminée par un troupeau de caribous qui se sont noyés plus haut dans la rivière, et il est tombé gravement malade. Après plusieurs jours de calvaire, il a envoyé un message à l’aide pour demander d’être récupéré par bateau — il était proche de la mer. Ce n’était pas nécessairement un cas de vie ou de mort, mais c’est un exemple incroyablement éloquent de la puissance des communications sans fil.

Il va sans dire que notre vie ne dépend pas, à tout moment, d’une connexion Internet, mais je suis prêt à avancer que l’expérience humaine n’est jamais amoindrie par un réseau sans fil. Les fournisseurs de service semblent être d’accord avec moi : dans le privé autant que dans le public, on cherche à garantir un meilleur accès Internet à tous et à chacun. Le virage sans fil est amorcé, et sans cataclysme, il ne sera pas renversé : le monde ne sera plus jamais déconnecté.

La croissance exponentielle de l’information


Pendant la majorité de l’histoire humaine, l’information avait un coût matériel important. Dans les sociétés où la tradition orale primait, la mémorisation de l’information se faisait au profit d’autres activités — imaginez avoir à connaître par cœur tout ce que vous avez besoin de savoir — et ne permettait pas une évolution très rapide du total du savoir humain. Dans les sociétés où la communication était possible par écrit, il a longtemps s’agit d’un savoir jalousement gardé par une élite, en plus de demander des ressources importantes — temps pour recopier, stabilité économique pour garantir les matériaux requis à l’écriture et l’existence d’une classe éduquée, etc. 

Au cours des dernières années, les coûts de production et de diffusion de l’information ont chuté dramatiquement. Non seulement le coût de l’éducation des sociétés, qui est assuré de façon plus ou moins égale par le secteur public, mais aussi le prix du stockage d’information. Alors que dans le passé, les archives papier prenaient énormément d’espace à entreposer, de temps à répertorier et d’efforts à rédiger, nous pouvons maintenant stocker 16 195 500 pages sur un disque dur gros comme un roman de poche. 

Suivant une logique de marché, cette chute de prix a mené à une consommation accrue, qui elle-même a mené à une production accrue. Sommairement, quand le coût d’une commodité décroît, les consommateurs en consomment plus. Cette règle finit par se briser dans des marchés physiques, mais l’information est une commodité intangible. Il s’agit de notre premier élan vers un monde post-rareté, et nous en découvrons, en ce moment même, les ramifications. S’il n’y a qu’une chose dont je suis certain, c’est que le rythme de création d’information dépasse de loin de notre capacité à la consommer. 

Cette abondance est cruciale au mouvement des données ouvertes. Beaucoup de l’information disponible est créée par des entités privées, et rarement pour le simple but de créer de l’information. Par exemple, la STM produit des tonnes de données sur son service d’autobus, mais c’est d’abord et avant tout pour faire fonctionner le réseau de transport en commun. Comme les producteurs d’information ne peuvent généralement pas prédire l’utilité exacte de leurs données, les promoteurs de données ouvertes proposent, grosso modo, de rendre les bases de données publiques afin que de tiers partis indépendants puissent y avoir accès. Ces tiers partis, idéalement, trouveront quelque chose d’intéressant à faire avec l’information qui leur est offerte — comme optimiser le service d’autobus afin que les gens attendent moins longtemps aux arrêts, sans que la ville ait à déployer de nouveaux véhicules sur les routes.

Pour résumer, comme nous produisons une quantité phénoménale d’information, et que nous n’avons pas le temps de toute la consommer, l’accès à l’information disponible devrait être gratuit et facile. De ce fait, les gens qui sont motivés à trouver des applications pratiques à ces données seront en mesure de le faire.

Ce que ça veut dire pour Montréal


La conjugaison de ces trois tendances permet une projection intéressante : les citoyens de demain seront en mesure de consommer de l’information sur une multitude de plates-formes, qui seront alimentées par un réseau sans fil omniprésent et une production effrénée de nouveau contenu. Il est possible de reconnaître les balbutiements de cet avenir dans la société d’aujourd’hui.

Les gouvernements les plus visionnaires reconnaissent cette force motrice et tentent donc de capitaliser, afin de bonifier l’offre aux citoyens, tant en qualité qu’en disponibilité. Je n’ai pas été doux envers l’élection du maire Coderre, mais force est d’admettre qu’il s’était engagé à faire de Montréal une ville du futur, et il s’est donné les moyens de faire avancer les choses. Comme le sujet m’intéresse (surprise!), j’ai demandé une entrevue à M. Chitilian, qui en est le conseiller responsable. Ce dernier a accepté de répondre à quelques questions par téléphone.

Quand je lui demande pourquoi il est l’homme de la situation, Chitilian me répond que c’est le maire qui l’a désigné comme responsable, sans m’expliquer le processus de sélection. Avec un peu de recherches, j’ai appris qu’il a travaillé dans les télécommunications dans le passé et qu’il détient un diplôme en ingénierie, ce qui ne doit pas nuire. Pour l’instant, Chitilian veille à la mise sur pied du projet.

Concrètement, ça passe par l’embauche d’un directeur et par l’élaboration d’une vision stratégique pour le projet. Même si Chitilian nomme New York, Barcelone et Lyon comme des villes ayant amorcé le virage numérique avec succès, il m’explique que les infrastructures informatiques des villes sont indigènes; ce qui veut dire que le modèle d’une ville ne peut pas s’appliquer à une autre. Il faut donc, avant tout, prendre connaissance des ressources de Montréal, de son écosystème informatique et de ses particularités au niveau des données. Une fois l’examen complété, le bureau de ville intelligente sera en mesure de définir un plan et de progresser vers des objectifs clairs.

Chitilian m’avoue d’ailleurs qu’il compte travailler afin que Montréal remporte le titre de la ville la plus intelligente du monde — un objectif chiffré s’il en est un — et que le travail en cours est prévu « pour un seul mandat ». Par contre, il anticipe que les bénéfices, économiques et sociaux, qui découleront de cette nouvelle institution seront si évidents que la ville ne reculera jamais dans son élan intelligent. Il souhaite cadrer l’entreprise comme quelque chose qui « dépasse les données ouvertes » et améliore véritablement la qualité de vie des citoyens.

Ces mêmes citoyens lui semblent très enthousiastes : Chitilian me dit que la communauté techno/start-up de Montréal est emballée par son projet, et qu’il communique quotidiennement avec des acteurs du milieu. Bien sûr, comme tout projet d’envergure, les résultats ne seront pas immédiats, même dans les meilleures circonstances; mais Chitilian croit être en mesure de jeter des bases structurantes dès la première année. Il parle, entre autres, d’une amélioration des services de transport en commun et de l’installation de nouveaux points de service sans fil.

Quand je lui demande quelles seront les embûches au succès du bureau, Chitilian me répond qu’elles seront surtout matérielles : les ressources nécessaires à la réorganisation du cœur informatique de la ville sont, évidemment, importantes. Le défi est donc d’allouer intelligemment des ressources aux projets qui mèneront rapidement à des retombées afin de sécuriser le financement nécessaire pour d’autres projets de plus longue haleine. Il me parle également de la difficulté d’établir un consensus entre tous les organismes de la ville. En effet, le succès de la ville intelligente repose sur la bonne volonté d’une foule d’acteurs aux intérêts parfois convergents, parfois divergents. La voirie et les maires d’arrondissement ne veulent pas nécessairement les mêmes choses.

Donc!

Dans l’abstrait, ces termes et idées ne mènent pas automatiquement à une utopie technologique pour les Montréalais. Le parcours à faire entre l’embauche d’un fonctionnaire et des lunettes Google pour tout le monde. Ce qu’il faut retenir, c’est que notre ville est en train de se munir d’une infrastructure qui sera capable de soutenir une prodigieuse avancée informatique. À terme, ces changements nous demanderont de réviser notre quotidien pour accommoder une nouvelle réalité. Comme vous pouvez vous en douter, moi, j’ai hâte.

Si ces concepts vous intéressent, je vous suggère trois choses.

1) Jouez à Shadowrun avec des amis, parce que ça stimule l’imagination et que ça mène à des réflexions sur la place de l’information dans notre société.

2) Surveillez les nouvelles qui traitent de données ouvertes et suivez les organismes qui en font la promotion. Le futur est à nos portes!

3) Partagez l’offre d’emploi afin que Montréal trouve un véritable ambassadeur pour son projet de ville intelligente, que notre qualité de vie s’améliore par conséquent.

(Je pense peut-être postuler.)



1 Contenu dans le sens de tout produit d’information et/ou divertissement, ce qui englobe les œuvres de fiction et de non-fiction, ainsi que les applications interactives telles que les jeux vidéos, les app sur la météo, etc.